Comme un serpent qui mue, je
perds ma peau; elle craquèle, se détache, tombe, s’effrite. Le jour va bientôt
se lever, il est sur moi, je sens la douceur des rayons du soleil nourrir ces
minuscules fragments qui se forment et me donneront mon nouveau manteau dans
lequel se reflètent déjà mes succès, mes nouvelles amitiés, mes amours de
lumière.
J’ai pensé un moment me comparer
à un oiseau perdant son plumage. La comparaison reptilienne est plus adéquate.
Même si la mue est indolore, l’image en elle-même crie la douleur. Une plume se détache simplement, s’envole avec
grâce ; elle ne saurait que s’en aller voltiger doucement, caresser les
joues des enfants et des amoureux, avant de se poser d’un mouvement voluptueux
à un endroit où elle sait que celui-là même qui l’a perdue s’empressera de la
ramasser soigneusement pour la déposer avec non moins de précaution et d’amour
sur la branche accueillante où il aura choisi de faire son nid.
Le serpent ne ramasse pas sa
peau. Et si un quelconque collectionneur ou chercheur ne vient la ramasser, si
un enfant ne l’exhibe fièrement, toute pâle et morte qu’elle soit, elle se perd
en miettes loin des regards, des nids et des branches, confondues dans la
poussière et la pierre d’où elle n’est jamais sortie. Mais, au moment de se
coucher définitivement en terre, n’ayant rien perdu de son orgueil, elle se
recroqueville silencieusement sur elle-même dans un dernier soubresaut de
douleur digne, et vient mourir au pied de la pierre où celui qui l’arborait
majestueusement s’endort le temps de s’envelopper d’une autre pèlerine.